15

 

Figée sur place, je dus lutter pour reprendre mon souffle.

Amyu, tue-la !

Les mots résonnaient sous mon crâne, mais mon esprit ne parvenait pas à leur donner de sens.

Bien sûr, nous avions parlé de tout cela, Marcus et moi, lorsqu’il m’avait entraînée à me défendre. Il avait évoqué pour moi la peur qui coupe le souffle et bloque les muscles, le cœur qui bat à tout rompre et l’esprit qui se grippe. Nous avions parlé de ce que je devais faire en cas d’attaque, de la meilleure façon de me protéger sans gêner mes gardes.

Mais nous n’avions pas évoqué la possibilité d’une trahison.

Amyu, tue-la !

— Lara !

Le cri poussé par Keir emplit mes oreilles. Il aiguillonna mes sens et me donna la force de me redresser, mais trop tard pour que je puisse échapper à Amyu, qui empoigna ma tunique à l’épaule. Tout de suite après, je la vis dégainer sa dague de sa main libre. Elle me poussa en avant et me fit tomber sur le sol, m’accompagnant dans ma chute.

Essa criait à tue-tête, par-dessus le fracas métallique des armes qui s’entrechoquaient.

— Sommes-nous des barbares, pour transformer ce Conseil en champ de bataille ?

— Lara !

La voix de Keir me parut plus proche. Je tentai de me redresser, mais Amyu, allongée sur moi, me plaquait fermement au sol.

— Ne bougez pas, Xylara ! souffla-t-elle près de mon oreille. Je n’ai pas l’intention de vous faire de mal.

Un soulagement intense m’envahit, mais qui ne dura qu’une seconde. Le cri de Keir n’était plus qu’un rugissement menaçant. J’imaginais sans peine ce que cette scène pouvait signifier à ses yeux.

— Amyu ! lançai-je dans un souffle. Keir va te tuer !

— Pour ce que j’en ai à faire…

L’instant d’après, je la vis lever haut sa dague au-dessus de moi et faire semblant de me poignarder. Au loin, j’entendis Antas crier victoire. Une confusion indescriptible régnait autour de nous. Brièvement, j’aperçus Iften et Graine de Tempête, sans parvenir à comprendre ce qui se passait. Je me tortillai sous le corps d’Amyu, toujours allongée sur moi, de manière à disposer d’un meilleur angle de vue, et je vis alors Keir sauter au-dessus de la fosse à feu et atterrir tout à côté de nous.

Il avait bondi avec la grâce et la puissance d’un tigre, dont il avait l’apparence menaçante. Les flammes de la fosse à feu faisaient luire d’un éclat rougeâtre ses yeux et les lames de ses deux épées brandies devant lui. Du fauve, il avait également la totale concentration et la volonté de tuer. En l’apercevant, Amyu poussa un petit cri de terreur et se mit à genoux, prête à utiliser sa dague autant que possible.

Pour attirer l’attention de Keir, je m’empressai de crier :

— Ne fais pas ça !

Je vis ses yeux glisser sur moi brièvement, avant de revenir se fixer sur Amyu. Il fit un pas vers nous, comme s’il s’apprêtait à frapper, puis son regard se riva de nouveau au mien et je compris que la raison lui revenait.

— Lara…

Après avoir rengainé une de ses épées, il me tendit la main et, d’une puissante traction, m’attira contre lui. Amyu, elle aussi, s’était redressée. Je m’étais imaginé que cela suffirait à ramener le calme sous le chapiteau, mais je m’étais trompée. Le Conseil était en proie au chaos. Tous se battaient – guerrier contre guerrier, Ancien contre Ancien. Comme je laissais mes yeux courir sur ce spectacle sans comprendre ce qui se passait, je vis que Keekaï descendait des gradins pour nous rejoindre.

Rafe et Prest, Ander et Yveni, jaillis de nulle part, se retrouvèrent soudain autour de moi. Rafe dévisagea sévèrement Amyu et lui dit :

— Tu n’as pas pu le faire, hein ?

Amyu lui répondit d’une grimace.

— Aux chevaux ! gronda Keir sans perdre de temps. Sortez-la d’ici !

— Non ! protestai-je. Je reste avec toi.

Mais Keir s’était déjà détourné pour se jeter dans la mêlée, dos à dos avec Simus. Tous deux se battaient contre des prêtres guerriers. Antas s’attaquait à Essa et… Vents Sauvages luttait contre Graine de Tempête.

Les prêtres guerriers se battaient donc entre eux ?

Je n’eus pas le temps de tenter d’éclaircir ce mystère. Prest m’agrippa par le col et me força à lui faire face.

— Rappelez-vous vos leçons, Captive !

Il me lâcha et guida notre petit groupe en direction de la sortie. Rafe, Ander et Yveni formaient autour de moi un cordon solide qui m’isolait totalement de la furie ambiante.

Bientôt, un cri de rage retentit.

— La Xyiane ! hurla Iften. La Xyiane est vivante !

Mes gardes, aussitôt, durent redoubler d’ardeur pour repousser leurs assaillants. Renonçant à nous frayer un chemin jusqu’à la sortie, Prest se joignit à eux. Soudain, sans l’avoir vu venir, je découvris Keir à côté de moi. Il m’attrapa par le coude et m’entraîna vivement vers la sortie, Amyu sur nos talons, laissant à mes gardes du corps le soin de bloquer nos poursuivants.

À l’extérieur également régnait la confusion la plus totale. Des guerriers couraient en tous sens. Des chevaux piaffaient en hennissant. Mettant ses mains en porte-voix, Keir lança un long cri. Quatre chevaux nous rejoignirent au galop, son étalon noir et Grandcœur parmi eux.

D’autres cris de guerre furent poussés derrière nous. En me retournant, je vis un groupe de guerriers nous charger, l’épée au clair, Iften à leur tête. Amyu se porta à leur rencontre, armée de sa seule dague. Elle se serait aussitôt fait tailler en pièces si Keekaï n’avait surgi de la tente, brandissant ses deux épées et poussant d’impressionnants cris de guerre, pour attaquer Iften et ses partisans par-derrière. Derrière elle, Ander et Yveni lui prêtaient main-forte.

Alors que le combat faisait rage entre eux, d’autres guerriers, parmi lesquels ne se trouvait aucun de nos amis, jaillirent de la tente. Je sentis deux mains fortes enserrer mes hanches et lâchai un cri de protestation lorsque Keir me jucha sans effort sur le dos de Grandcœur. Luttant pour ne pas tomber, j’empoignai fortement la crinière de ma monture.

— Va ! me lança Keir en jetant par-dessus son épaule un coup d’œil inquiet.

— Pas sans toi ! protestai-je, furieuse et terrifiée.

Keir fit volte-face et me fixa de ses yeux d’un bleu si intense qu’ils paraissaient lumineux. L’espace d’un instant, le temps parut suspendre son cours. Puis il m’adressa un bref sourire un peu amer et dit :

— Tiens bon, mon amour !

Se détournant de moi, il donna une vigoureuse tape sur l’arrière-train de Grandcœur en s’écriant :

— Heyla !

Sous l’effet de la surprise, ma monture se cabra. Je dus m’accrocher de toutes mes forces à sa crinière pour ne pas tomber. Keir s’était déjà retourné. Dégainant ses deux épées, il se porta au secours de Keekaï et des autres.

Sous mes cuisses, je sentis se bander les muscles de Grandcœur, prêt à bondir.

— Non ! m’écriai-je en tirant sur sa crinière. Arrête !

Mais le cheval partit au galop, de même que plusieurs de ceux qui l’entouraient. Des hennissements épouvantés s’élevèrent derrière nous. À travers un brouillard de larmes, des cheveux plein les yeux, je vis par-dessus mon épaule l’étalon noir de Keir ruer frénétiquement, écumant de rage.

Clignant des paupières, je secouai la tête pour dégager les cheveux de mes yeux. Lorsqu’il me fut de nouveau possible de distinguer quelque chose, je vis une masse de guerriers agglutinés qui brandissaient leurs armes. Ils encerclaient une haute silhouette solitaire aux cheveux noirs qui maniait ses deux épées avec l’énergie du désespoir.

Puis, le cœur au bord des lèvres, je vis Keir mourir sous mes yeux. La première lame lui transperça le cou. Mes cris de désespoir se mêlèrent à ceux de l’étalon. La seconde lame s’enfonça dans sa poitrine jusqu’à la garde. Keir lâcha ses épées, tomba à genoux, et disparut à mes yeux.

Je criai, pleurai et me lamentai de plus belle. Tout était perdu. Il avait suffi de quelques secondes. Grandcœur avait à peine eu le temps de s’éloigner du pavillon du Conseil. À présent, il galopait droit devant lui, obéissant fidèlement au dernier ordre de Keir, plongeant entre les tentes, obligeant les habitants à s’écarter vivement sur son passage.

En larmes, hoquetant de douleur, je tirai de toutes mes forces sur la crinière de ma monture pour l’inciter à s’arrêter. Mais Grandcœur ne voulut rien entendre et poursuivit sa folle chevauchée sans me prêter attention.

Un nouveau coup d’œil par-dessus mon épaule m’apprit que d’autres guerriers jaillissaient du chapiteau du Conseil, leurs épées brandies dans ma direction. Certains, déjà, se mettaient en selle pour me rattraper.

Le cœur serré par le chagrin et la peur, j’enfouis mon visage dans la crinière de mon cheval. Couchée sur son dos, je m’aplatis autant que je le pus. L’ultime conseil de Keir résonnait sans fin sous mon crâne, comme une mélopée funèbre. Tiens bon, tiens bon, tiens bon…

Nous laissâmes les tentes derrière nous, mais Grandcœur ne ralentit pas pour autant l’allure. Les chevaux qui avaient pris la fuite avec nous étaient toujours autour de nous. D’autres, échappés du troupeau qui paissait aux alentours de la cité, se joignirent à eux. Le bruit des sabots martelant la terre était obsédant. Un point de côté me tourmentait et j’avais du mal à respirer. Mes cheveux masquaient mes yeux, si bien que je n’y voyais plus rien, mais peu m’importait. Je m’agrippais à Grandcœur autant que je le pouvais, mes doigts emmêlés à sa crinière, mes jambes enserrant ses flancs. Le soleil avait disparu à l’horizon et les étoiles apparaissaient une à une dans un ciel de plus en plus noir. Infatigablement, Grandcœur galopait.

Tiens bon, tiens bon, tiens bon…

Un mouvement sur ma gauche, à la périphérie de mon champ de vision, attira mon attention. La peur me paralysa. Ils m’avaient rattrapée… J’allais mourir à mon tour. Au prix d’un gros effort de volonté, je parvins à tourner la tête et vis un cavalier. L’homme paraissait lumineux. On eût dit que tout son corps était façonné dans un rayon de lune, ou que les particules qui le constituaient n’étaient que des poussières d’étoiles.

J’en restai bouche bée. Aucun doute n’était possible : c’était Epor qui chevauchait à côté de moi. Epor et son visage barbu et sévère. Epor et sa masse d’armes à la poignée recouverte de cuir d’ehat passée dans son dos. Epor et ses cheveux, sa cuirasse, sa peau, que la lumière de la lune nimbait de reflets d’argent.

Prise de panique, je détournai vivement la tête. Non, cela ne pouvait être ! J’étais simplement en train de…

Devant moi, à deux chevaux de distance, Isdra était là elle aussi, sa longue tresse argentée rebondissant dans son dos au rythme de la course. Elle tourna la tête et regarda par-dessus son épaule, le visage concentré et sérieux. Ce n’était pas moi qu’elle surveillait, mais nos arrières, guettant l’approche d’éventuels poursuivants. Puis elle se retourna et força l’allure.

« Dans la Grande Prairie, récita Marcus au fond de ma mémoire, nous croyons que l’âme de nos morts voyage à nos côtés jusqu’à la plus longue nuit d’hiver. Cette nuit-là, qui coïncide souvent chez nous avec les premières neiges, nous pleurons une dernière fois nos morts, pour que leur âme libérée puisse voyager jusqu’aux étoiles. »

Prise d’une crainte superstitieuse, je détournai les yeux et enfouis mon visage dans la crinière de Grandcœur. Mon cœur battait à tout rompre, j’avais la nausée et la peur me nouait le ventre. Pourtant, la curiosité me poussa bientôt à jeter un coup d’œil sur ma droite. Et comme je m’y étais attendue…

Gils était là, lui aussi.

Ce qui signifiait donc… Par la Déesse, non !

Autant que je le pus sans risquer de tomber, je tournai la tête pour regarder derrière moi. Et si je n’eus qu’un bref aperçu de Keir, trois chevaux plus loin, il m’aurait été impossible de ne pas le reconnaître. Lui aussi semblait fait de cette poudre lumineuse et fantomatique dans laquelle les autres étaient façonnés. Les poignées de ses épées dépassant dans son dos, ses cheveux noirs presque bleus dans la lumière de l’astre nocturne, il scrutait l’horizon derrière lui, vigilant.

Une douleur intense me poignarda le cœur. Désespérée, je me mis à crier, à pleurer, à hurler mon chagrin vers la voûte céleste. Mais ni le ciel ni les morts qui m’escortaient ne me répondirent. Et les étoiles qui scintillaient au-dessus de moi, lointaines et froides, ne pouvaient m’être d’aucun réconfort.

Alors, à demi suffoquée par la souffrance, j’enfouis mon visage dans la crinière de Grandcœur pour y étouffer mes hoquets et mes pleurs. Inlassablement, le cheval galopait droit devant lui dans la Grande Prairie. Peu m’importait, à présent. Il pouvait m’emmener où il voulait, je n’en avais plus rien à faire. Tiens bon, tiens bon, tiens bon…

Je revins à moi en me rendant compte que Grandcœur avait finalement décidé de mettre un terme à sa course folle. Tête basse, les flancs couverts d’écume, il tentait laborieusement de reprendre son souffle.

Moi-même, je me sentais incapable de faire autre chose que respirer. Il me fallut un long moment pour comprendre que j’étais toujours vivante, et plus longtemps encore pour redresser la tête et observer les alentours.

Autour de moi, il n’y avait rien. Rien que l’infini des plaines émaillé ici et là de quelques chevaux. La lumière de la lune, haute dans le ciel, déposait sur le paysage une chape d’argent liquide qui lui donnait un aspect irréel. Peut-être, après tout, étais-je bien arrivée au pays des morts…

Je ne percevais pour seul bruit que le murmure liquide de l’eau courant sur un lit de cailloux. Un ruisseau, sans doute, même s’il me demeurait invisible. Grandcœur fit quelques pas pesants dans l’herbe haute et baissa un peu plus la tête. Cette fois, je l’entendis boire à grands traits.

Je compris alors qu’il me fallait descendre de cheval, même si je ne savais pas comment j’allais m’y prendre. Reportant mon attention sur mes doigts, je vis qu’ils restaient crispés dans la crinière de ma monture. Je dus fournir un gros effort de concentration pour réussir à les desserrer. Quand j’y parvins enfin, je me laissai glisser pesamment sur le sol.

Je ne savais pas où Grandcœur m’avait emmenée, mais une seule chose comptait pour moi – Keir, mon amour, était mort. Roulée en boule au bord du ruisseau, je me mis à pleurer, jusqu’à ce que les ténèbres, le désespoir et l’épuisement m’engloutissent.

Je m’éveillai, au chaud et confortablement installée, enroulée dans des fourrures sur lesquelles s’attardait l’odeur de Keir. Sentant un sourire se dessiner sur mes lèvres, je gardai les yeux fermés et tendis le bras pour chercher à tâtons…

— Muwapp ?

Le cœur battant, je me redressai en sursaut et ouvris les yeux. Une bête assise devant moi me regardait, ses longs poils laineux s’attardant encore sur mes pieds. Après m’avoir dévisagée avec indignation, elle se remit placidement à ruminer en lâchant un long cri.

— Muuuwaaaapp !

Je me rendis compte alors qu’elles étaient six, autour de moi – six bêtes étranges dont les longs poils et la chaleur m’avaient préservée du froid toute la nuit. Et à présent que je ne les avais plus contre moi, la fraîcheur du petit matin me faisait frissonner.

Les bras serrés sur ma poitrine, je m’efforçais encore de revenir de ma frayeur lorsque l’animal assis face à moi émit un renvoi bruyant. Je reçus son haleine chargée d’une odeur d’herbe digérée en plein visage. En grimaçant de dégoût, je ne pus m’empêcher de rire.

Ces bêtes ressemblaient à de grandes chèvres hirsutes dotées de longs cous et de larges oreilles mobiles. Le bras tendu, je caressai celle qui se trouvait devant moi sur le sommet du crâne. Après un nouveau rot, plus discret cette fois, elle ferma les yeux et émit un grondement sourd qui avait tout d’un ronronnement.

— Muwapp, muwapp !

Ma nouvelle amie se dressa sur ses pattes et s’ébroua comme un chien sortant de l’eau. Ses compagnes, qui semblaient lui obéir, firent de même, manifestement à contrecœur, en protestant à grand renfort de cris plaintifs. D’une démarche chaloupée, elles se rendirent au bord du ruisseau pour s’y abreuver. La plus jeune s’attarda un instant et dévisagea avec curiosité l’étrange animal que je devais être à ses yeux.

Lorsqu’elle se décida enfin à rejoindre les autres en cabriolant allègrement, une touffe de ses poils s’accrocha aux épines d’un buisson. Intriguée, je me levai pour aller la décrocher et la portai à mes narines. De nouveau, je perçus cette odeur si particulière et épicée qui m’évoquait irrésistiblement Keir. En faisant crisser la touffe de poils entre mes doigts, je me laissai aller à sourire à l’idée que mon Seigneur de Guerre puisse avoir la même odeur que ces bêtes.

Idiote ! Keir est mort !

Une douleur fulgurante me transperça le cœur. Je portai les mains à ma poitrine et m’effondrai à genoux sur le sol, rattrapée par la réalité. Les souvenirs de la veille affluèrent d’un coup à ma mémoire, et je gémis tandis que tout se rejouait une fois de plus sous mon crâne. L’injustice de cette mort me révoltait. Pourquoi, alors que nous avions fini par apprendre à nous faire confiance, à avoir foi l’un dans l’autre, avait-il fallu que…

Un long hululement se fit entendre. Je ne compris pas tout de suite que c’était de ma gorge qu’il était sorti. La poitrine écrasée comme dans un étau, je pouvais à peine respirer. Je restai longuement à genoux dans l’herbe, à me balancer d’avant en arrière en sanglotant, jusqu’à ce que l’épuisement tarisse mes pleurs.

Au bout d’un temps indéterminé, je sentis quelque chose m’effleurer les cheveux. Redressant vivement la tête, je découvris Grandcœur au-dessus de moi. Il vint aussitôt nicher son museau contre mon cou. Dans un sanglot, je me redressai pour l’étreindre entre mes bras.

Tandis que je m’efforçais de maîtriser mes pleurs, accrochée à lui, il attendit patiemment, sans se dérober à mon étreinte. Dès que cela me fut possible, je le relâchai et me remis sur pied, toujours inconsolable mais un peu rassérénée.

En me redressant, je m’aperçus que ma sacoche de premiers secours se trouvait toujours sur ma hanche, la bandoulière entre mes seins. Je la fis passer par-dessus ma tête et la tins à bout de bras tout en m’examinant. Ma tunique était salie et froissée, j’étais crottée de la tête aux pieds, une migraine atroce me vrillait le crâne et mon ventre vide criait famine. Quant à mes mains, qui m’élançaient atrocement, je découvris en les regardant qu’elles gardaient la trace des crins de Grandcœur qui s’y étaient profondément enfoncés.

Les chèvres rassemblées au bord du ruisseau buvaient, mangeaient et discutaient comme des vieilles de sortie pour le jour de lessive. Grandcœur, en les rejoignant, les fit s’éparpiller et se mit à boire. J’allai m’agenouiller en amont de lui et plongeai mes mains dans l’eau.

Le courant glacé sur mes plaies à vif me fit frémir, mais je ne retirai mes mains qu’après les avoir soigneusement lavées. Puis je puisai de l’eau au creux de mes paumes et bus longuement. Ensuite seulement, je m’aspergeai le visage et fis de mon mieux pour me nettoyer sommairement.

Tout en essuyant mon visage sur mes manches, je me redressai et examinai les alentours à la lumière du jour. De l’herbe à perte de vue. Quelques chevaux. Aucun habitant de la Grande Prairie, aucune tente. Et de l’absence d’ennemis ou de l’absence de fantômes, je ne savais ce qui me rassurait le plus.

Je ne voulais pas penser. Encore moins ressentir. Mes mains me faisant toujours souffrir, je décidai que là résidait l’urgence. J’allai récupérer ma sacoche et, une fois assise dans l’herbe, je l’ouvris, à la recherche du baume cicatrisant que je savais pouvoir y trouver.

La première chose qui me tomba sous la main fut une touffe séchée de mousse de sang. Prudemment, je m’en servis pour refermer mes plaies. Quand je retirai la plante aux vertus miraculeuses, mes paumes restaient marquées et sensibles, mais le plus gros de la douleur avait disparu.

Je dénichai ensuite mon savon parfumé à la vanille, soigneusement enveloppé dans un linge. En le mettant de côté, aussi loin de moi que possible, je m’efforçai de ne pas respirer. Pas maintenant. Le moment était mal choisi pour me laisser troubler par ses fragrances évocatrices.

Je poursuivis mes fouilles, surprise de ne rien découvrir de cassé – pas même le récipient dans lequel j’avais recueilli un peu de musc d’ehat. Je n’avais pas une idée précise du contenu de cette sacoche qu’on m’avait confiée après la mort de Gils. Il l’avait fabriquée lui-même, à partir d’une vieille sacoche de selle à laquelle il avait ajouté des poches et une bandoulière. Il y stockait tout ce qui de son point de vue pouvait « servir » dans la nouvelle vocation qu’il s’était choisie.

Je le revoyais encore, assis sur le seuil de ma tente, souriant et me montrant fièrement son œuvre. Il avait…

Instantanément, de nouvelles larmes me montèrent aux yeux. Je voulus me forcer à penser à autre chose, mais rien n’y fit. Les images s’imposaient à moi, violentes, terribles. Et il ne me servait à rien de fermer les yeux pour ne pas les voir.

Soudain, Gils fut pris de convulsions. Jambes et bras battirent en tous sens. La tête rejetée brutalement en arrière, la bouche grande ouverte, il haletait désespérément.

Yers tituba, les yeux écarquillés d’horreur. Il faillit lâcher Gils, mais Isdra compensa en prenant sur elle tout le poids du corps. Ils avaient repris le contrôle de la situation lorsque cessèrent les convulsions, aussi brutalement qu’elles avaient débuté.

Je rouvris les paupières et laissai mon regard dériver sur les étendues infinies d’herbes hautes. C’était tout autre chose que leurs couleurs automnales qui me frappait. Cette scène affreuse venue du passé, je l’analysais d’un œil neuf – un œil froid et dépassionné de guérisseuse.

Jambes et bras battirent en tous sens. La tête rejetée brutalement en arrière, la bouche grande ouverte, il haletait désespérément.

Le patient avait été pris de convulsions.

De nouveau, je posai ma main sur le front de Gils. Il était chaud, certes, mais pas de manière extraordinaire. Mes doigts, en se posant à la base de son cou, ne trouvèrent qu’un pouls faible et erratique.

La température du patient n’était pas anormalement élevée.

Rapidement, je recherchai des indices d’un traumatisme crânien. Peut-être était-il en train de suffoquer ? Mais j’eus beau le palper sous toutes les coutures, je ne remarquai aucune trace de blessure. Ce devait donc être la suante.

Pas de traumatisme crânien. Aucune odeur anormale. Pas de transpiration excessive. Respiration sifflante et hachée.

Je n’avais aucun réconfort à offrir à Gils et son état empirait. Sa respiration se faisait plus faible, plus irrégulière, de même que son pouls.

En désespoir de cause, je cherchai le regard de Keir et lus une question au fond de ses yeux. Je ne pus que secouer tristement la tête et laisser couler mes larmes.

Son rythme cardiaque s’était progressivement ralenti… Son souffle s’était fait de plus en plus ténu… Une certitude m’habitait, à présent : Gils n’était pas mort de la suante. La seule autre cause possible d’un décès allié à de tels symptômes ne pouvait être que… l’empoisonnement.

Après s’être incliné à son tour, Iften tourna les talons et m’adressa un regard chargé de haine. En passant près de moi, il s’inclina légèrement et me lança dans un souffle :

— Vous avez fini par arriver au Cœur des Plaines, toi et tes poisons. Mais nous autres guerriers des Tribus pouvons également apprendre à manier les poisons. Ne l’oublie pas, Xyiane !

Je ne l’avais pas oublié. Tout comme je n’avais pas oublié qu’Iften avait eu l’occasion de fréquenter mon demi-frère, lorsque Keir l’avait envoyé comme messager à Fort-Cascade.

Il y avait eu ce guet-apens, sur le marché, auquel j’avais échappé de justesse. L’empennage de la flèche qui m’était destinée portait la marque d’Iften. Cela ne constituait pas une preuve suffisante, mais…

L’empoisonnement à l’aconit causait des convulsions. Or, c’était précisément un flacon de ce poison que mon demi-frère m’avait offert pour m’aider à « sauver mon honneur ». En quittant définitivement ma chambre du palais, je l’avais laissé sur le manteau de la cheminée pour que Xymund l’y retrouve. Xymund, qui avait ensuite rencontré Iften en privé…

Était-il possible qu’Iften ait empoisonné Gils ?

Les yeux dans le vague, j’étudiai un long moment cette éventualité, jusqu’à ce que mes paumes douloureuses se rappellent à moi.

Je repris ma fouille méthodiquement et décidai d’inventorier pour la première fois le contenu de la sacoche. Je commençai par mes remèdes, que j’étalai soigneusement à mes pieds. Quand je mis la main sur le pot de baume que je cherchais, je pris le temps d’en étaler sur mes plaies.

Lorsque j’atteignis le fond de la sacoche, j’allai de surprise en surprise. Des bandages propres. Une bourse de cuir renflée contenant… une réserve de gurt ! J’avais si faim que j’en glissai aussitôt quelques morceaux dans ma bouche et me mis à les mâcher consciencieusement. Jamais mets ne m’avait paru plus délicieux.

Dans une des poches, je découvris ensuite un boîtier contenant un briquet à amadou. Dans une autre, une écuelle de métal blanc et quelques tranches de ce qui ressemblait à de la viande séchée. Quant à la dernière, elle était remplie de… grains de kavage torréfiés !

Merci, Gils… La Déesse te bénisse !

Au fond de la sacoche, dans un compartiment que je n’avais pas encore exploré, mes doigts se refermèrent sur de nouveaux trésors, que j’exhumai avec des cris de joie. Un peigne en bois ! De petits outils dans une trousse en cuir ! Et enfin, le poignard que Marcus m’avait confié…

Je m’étais imaginé que je n’avais plus de larmes à verser. Je m’étais trompée.

Entre deux pierres plates tirées du ruisseau, j’écrasai de mon mieux les grains de kavage. Puis je les mis à bouillir dans l’écuelle, sur un petit feu que j’avais réussi à allumer au troisième essai avec le briquet à amadou. Je bus mon premier kavage brûlant, sans lui laisser le temps de refroidir. Après avoir ajouté de l’eau dans le récipient, je le replaçai sur le feu.

Je m’attaquai ensuite de bon appétit aux tranches de viande séchée, que je dus mastiquer longuement. Cela ressemblait plus à du cuir qu’à de la viande, mais mon ventre affamé s’en moquait.

Des buissons d’épineux rampants poussaient au bord du ruisseau. En me penchant pour les examiner, je découvris qu’ils étaient couverts de baies. Je faillis en cueillir pour les manger, mais en me rappelant ce que Joden avait chanté à propos des baies blanches, je décidai que je n’avais pas si faim que cela, après tout…

Lorsque j’eus achevé mon deuxième bol de kavage, je découvris que ma migraine avait totalement disparu. Avec le plus grand soin, j’entrepris de remettre en place le contenu de la sacoche, remisant le reste de gurt et de viande séchée dans une des poches.

Puis je fis bouillir mes grains de kavage une troisième fois. Il en résulta un jus clair et amer que je bus néanmoins jusqu’à la dernière goutte.

Il ne me restait plus qu’à ôter ma tunique pour ajuster sur mon avant-bras le poignard et le dispositif qui le maintenait, comme Marcus me l’avait montré. La mort arrive en un instant… C’était moi qu’il avait mise en garde, mais c’était Keir qui était mort. Et à l’heure qu’il était, sans doute Marcus devait-il l’être aussi. Soit de sa propre main, soit de celle d’un autre.

Ô Marcus…

Pour stopper la souffrance qui revenait au galop, je fermai les yeux un instant et fis le vide en moi. Puis je remis ma tunique et me rassis dans l’herbe épaisse qui formait comme un coussin sous moi.

À présent que le soleil était plus haut dans le ciel, je n’avais plus froid. N’en ayant plus besoin, je cessai d’alimenter mon petit feu et le laissai s’éteindre tout doucement.

Un long moment, je restai sans bouger, à fixer mes mains vides. Puis, comprenant que l’atroce réalité s’apprêtait à m’assaillir de nouveau, je m’emparai du petit peigne en bois et entrepris de démêler mes cheveux. Grandcœur paissait tranquillement non loin de moi. Le troupeau de chèvres avait disparu. Consciencieusement, je m’appliquai à rendre mon esprit aussi vide que la Grande Prairie qui m’entourait. Je ne voulais pas penser. Encore moins ressentir.

Le peigne buta contre un nœud, m’arrachant un gémissement de frustration. Plutôt que de peigner mes cheveux, j’aurais sans doute plus vite fait de les couper !

— Si la suante est aussi terrible que la Captive le dit, il vaudrait peut-être mieux lui couper les cheveux, suggéra Marcus. Cela serait plus facile pour nous, et sans doute plus agréable pour elle.

— Pas question ! s’insurgea Keir. Je me charge de les lui natter. Je ne veux pas qu’on touche à ses cheveux.

À ce souvenir, une plainte m’échappa, et je fermai les yeux. Je m’étais risquée à penser, et la souffrance était là, de nouveau, intolérable, impossible à ignorer. Keir…

Je me sentis rougir en me rappelant ce que j’avais fait promettre à Isdra après la mort de son Promis. Elle avait voulu se suicider pour rejoindre Epor, et je m’étais dressée devant elle pour l’en empêcher. Tout ce que je lui avais dit alors me paraissait si creux, si vain, maintenant que me tourmentait la même envie que celle qu’elle avait connue. Il n’y avait aucune parole, aucun remède, pour soigner cette plaie-là. Je me sentais mortifiée d’avoir pu même imaginer qu’avec le temps Isdra reprendrait goût à la vie.

Mes larmes coulèrent de plus belle alors que la peine que j’avais si soigneusement évitée se déchaînait de nouveau en moi. Tous, nous aimons imaginer que nous sommes forts, jusqu’à ce que nous nous retrouvions face à une douleur plus forte que nous.

J’ouvris les yeux et contemplai fixement le peigne dans ma main. Par la Déesse ! Sans Keir, qu’allais-je devenir ?

Je sentis mon cœur se calmer et mon souffle s’apaiser. Je n’avais plus peur de la mort, si elle me permettait de chevaucher aux côtés de mon aimé jusqu’aux neiges.

Laissant tomber le peigne à terre, je libérai le poignard d’une torsion du poignet, comme Marcus m’avait appris à le faire. La lame jaillit de ma manche, scintillante et dangereuse. C’était avec cette arme que Xymund avait espéré mettre fin à mes jours. C’était avec elle que je trouverais la paix.

Je restai un long moment à la contempler, envahie par une étrange et profonde sérénité. Je savais comment faire. Une guérisseuse sait comment prendre la vie, puisqu’elle sait comment la rendre.

Je souris en plaçant la lame sur mon poignet. Plutôt mourir de ma propre main que de celle d’Iften !

Keir m’attendait, de l’autre côté.

Marcus m’attendait, lui aussi.

Mon père m’attendait…

L'élue
titlepage.xhtml
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_000.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_001.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_002.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_003.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_004.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_005.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_006.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_007.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_008.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_009.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_010.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_011.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_012.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_013.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_014.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_015.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_016.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_017.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_018.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_019.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_020.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_021.html
Vaughan,Elizabeth-[Epopee de Xylara-3]L'Elue(2007).French.ebook.AlexandriZ_split_022.html